lundi, juin 24

[Papilles aux aguets] Le Maatje (Hollandse Nieuwe)

 
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Jeune hareng qui êtes goûteux
Dont les mangeurs sont sans pitié
Que ta saison vienne
Que ton rituel soit fête
Sur oignons en rondelles

Donne-nous aujourd'hui le festin de ce jour
Pardonne-nous nos pitances 
Auxquelles nous succombions alors sans vouloir t'offenser
Et ne nous enlève pas notre tranche de citron
On t'attend sur nos étals...

Ramène !

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À vous de goûter !



lundi, juin 17

[Ce soir...] Brochette de lotte et chorizo grillée, salade de pommes de terre froides paprika-moutarde et asperges froides vinaigrées


Le vent se calme, la pluie cesse, les nuages gris houille se disloquent en de pâles voiles paisibles... Tout semble prompt au retour de la quiétude, à la renaissance logique des cris d'oiseaux ; le sombre, le mal semblent déjà à mille lieues, évaporés ou boutés hors de la présente sérénité... 

C'est alors que, venu du fin fond d'une somptueuse vallée harmonieusement sauvage et préservée de la civilisation, tandis que le merle noir entame ses premières sérénades de l'après-midi, un grondement sourd et odieusement polyphonique gagne peu à peu en puissance et en échos horrifiants.

Une masse encore indistincte ponctuée de bras poilus et de jambes livides en short dégouline avec hâte vers les zones clairsemées de cette belle nature déjà souillée de remugles complexes rappelant tantôt une boisson gazeuse amère, tantôt la viande de porc moutardée...

« Buuuurp », tel résonne leur hypothétique cri de guerre... « Buuuurp », tel raisonnent-ils, enflés de bière. Et voilà subitement que les hurlements cessent ; certains individus, bien organisés, ôtent de leur dos des pièces blanches assez légères et rapidement assemblées en des surfaces rondes sur quatre pieds ; un deuxième groupe s'affaire à déplier de modestes montages de toiles et de métal lesquels seront ensuite disposés ça et là, généralement à proximité l'un de l'autre, dans le but ultime de permettre la position assise, gagnée non sans un gras soupir de soulagement et un modeste pet d'usage. Au loin s'agite ce qui semble être leur chef - barbu, trapu, bossu et fier d'aborder sa coiffe rouge semi-rigide hémicylindrique et allongée dont le taureau représenté en noir et blanc sur l'une des faces semble hurler le témoignage galvanisant d'une virilité indiscutable. Par un prodige non identifié, le surpuissant gaillard parvient à créer - sur quelques brindilles sèches savamment réunies - la chaleur, la lumière... le feu ! Fascinés par ce phénomène, synonyme de renaissance des annuelles libations estivales, les bipèdes s'avancent grommelant et ricanant vers les chaudes flammes puissantes...

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Je propose que nous en restions là. Après tout, libre à vous de vivre cette expérience riche en sensations que constitue le barbecue du Belge moyen.

Côtelette en berne, je vous propose la transgression, que dis-je, l'hérésie ! Ainsi, c'est loin des vitrines précautionneusement frotti-frottées au petit matin dans le but ambitieux d'en ôter les derniers résidus inégaux et protéiformes des expressions muqueuses et salivaires liquoreuses émises bien congrument (selon un usage consumériste pantomimique qui m'échappe...) par nombre d'à-vos-rangs-fixe affamés (mais bave en veilleuse ; tout de même !), lorgnant tel ou tel muscle moulu, cousu ou fignolé en boyau. C'est donc (pour nous résumer un fifrelin) loin du docte bidochard, que je m'ébaudis à vous emmener sans attendre.

Mais, vous pâlissez déjà, frêle hémoglobiné d'usage, vous qui ne considériez visiblement le rayon poissonnerie que comme un autel à la bonne conscience ou, pire, comme un pis-aller protéique, à présent que la chair de tout mammifère terrestre communément comestible a tâté de la pointe de vos fidèles et asservies canines.

Magnanime et tempérant serons-nous pour cette unique fois en vous imposant un poisson ferme et potentiellement assimilable à de la volaille. Dans notre élan de bonté, nous tâcherons même d'en agencer les morceaux en une pièce communément dévorée par les carnivoraces que vous êtes : la brochette ; le support étant, pour l'heure, insidieusement remplacé par une branche de romarin frais dénudée. Clémence des clémences, quelques rondelles de chorizo naturel insérées ça et là devraient vous rappeler votre passé déraisonnable de phagocyteur de bétail à bilan carbone suffocant.

Bien, vous vous écartez maintenant de la foule ripailleuse ; vous ne songez même plus à la partie de pétanque animée qui s'en suivra et que le gros dédé, débordant de merguez molle et de pain trop blanc, finira par gagner, comme toujours (trop fort, ce gros dédé...). Emportez donc votre brochette, un chouïa de salade de pommes de terre relevée et une dose respectable d'asperges froides bien assaisonnées ; tenez, asseyez-vous là, à l'ombre de cet arbre ; vous devriez pouvoir y manger seul, au calme, sans tape dans le dos ni karaoké endiablé.

À vous de goûter !



mercredi, juin 12

[Ce soir...] Paupiette braisée, sauce au vin rouge et aux oignons de printemps, rhubarbe poêlée au miel


Votre article après cette courte annonce publicitaire

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Bling Bling Slurp Slurp Bong Bong !


Bientôt l'été ! Pensez-y ! Il n'appartient qu'à vous d'être à la page ! Soyez dans le coup ! Suivez la tendance saisonnière !

Procurez-vous... votre botte d'oignons frais ! Eh oui, eh oui, très hâtif de la Reine ou blanc de Paris, le petit bulbe frais sera votre allié idéal sur les plages les plus hype de l'azurée mer du Nord.

Oubliez donc crèmes glacées chimiques et gaufres onéreuses. Croquez-y donc une fois, croquez-y donc deux fois ; inspirez, expirez... Et vous voilà soudainement seul(e), tranquille, parfaitement à même de profiter des doux parfums délicats gracieusement proposés par dame nature.

Bling Bling Slurp Slurp Bong Bong !

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Cornegidouille de bigre, ces offensives mercantilistes auront eu raison de ma santé mentale... Voilà que j'en perds le fil de mes idées... J'avais prévu... Non... Je pensais... Non plus... 

Oh, eh bien, mitonnons-les, ces satanés oignons... Par pur esprit de contradiction, cependant, et, accessoirement, pour éviter d'empuantir nos interactions sociales orales et postillonnantes, nous cuirons ces fameux bulbes. Un petit poêlon, un chouïa de matière grasse, une pincée de sucre, une cuillère à café de gros sel, de l'eau juste pour couvrir le tout, un feu doux (poil au roudoudou) pendant 10 minutes, et tendreté s'en suivra.

Mais tâchons de faire bonne figure à la suite de cette annonce publicitaire pour le moins envoûtante et alléchante... Donnez-moi le O ! Donnez-moi le I ! Donnez-moi le S ! Donnez-moi le E ! Donnez-moi le A ! Et balancez moi le U (au risque de vous lasser)... Bien, et maintenant, d'un coup sec, vous arrachez la partie supérieure... Tadaaaaam, voici... l'oiseau sans tête ! Celui que l'on appelle paupiette partout ailleurs, celui que tout petit belch' moyen a dû découvrir, avec dépit ou lassitude, boudineusement avachi dans une assiette usée à motif floral, bardé d'un côté d'une armée de petits pois flétris fatigués par le voyage en conserve et la cuisson excessive et, de l'autre, par une herse de frites dont la culminance exagérée faisait déjà réfléchir cœurs et cerveaux à des idées de fuite anticipée et autres stratégies de survie.

Dédiabolisons cependant ce qui doit l'être. Cette modeste préparation de boucherie n'est pas bien plus grasse qu'une boulette ordinaire de mémé Micheline (celle-là même qui trempait jadis sa tartine au saindoux dans sa chicorée, avant de trouver un repos [dé]mérité dans un accident de la circulation... routière, s'entend), que dis-je, elle aurait même l'avantage d'aligner deux textures et d'avoir une bien meilleure tenue à la cuisson (pas mémé Micheline, la paupiette ! Suivez un peu...).

Un braisage en bonne et due forme dans une sauteuse en compagnie de quelques lardons ; un peu de farine, un trait généreux de vin rouge ou de bière, quelques jeunes branches de thym, deux feuilles de laurier, un ou deux grains de poivre noir concassés, les oignons précuits, quelques sifflets de carottes préalablement cuits à la vapeur, les tiges des oignons émincées ajoutées en fin de cuisson... Voilà de quoi pousser chansonnette, andouillette, crépinette, sans imposer l'asphyxie à autrui par ostentation crudivoriste promotionnelle irréfléchie... Non mais !

Avec une pomme vapeur et quelques tronçons de rhubarbe poêlés juste adoucis d'un trait de miel et dynamisés d'un peu de fleur de sel, voilà de quoi réinventer la triste échéance alimentaire belgissime de nos petites années.


À vous de goûter !

jeudi, mai 30

[Carne, assez] Demi-courge Butternut rôtie au four



Voilà un vrai petit délice qui fera office de trêve tranquille entre deux de nos chers menus surprotéinés usuels, vous dis-je, moi qui broie de mes molaires asservies et sans trop de distinction morale carottes crues et crevettes grillées. Car, non, je ne compte pas aujourd'hui faire l'apologie aveugle du végétarisme, pratique alimentaire tout à fait honorable et justifiable en soi, si elle n'était pas honteusement galvaudée par une tripotée joyeuse de crétins néoténiques, lesquels, en souffrance d'une pensée pertinente et d'un recul élémentaire, cultivent, colportent et imposent ce qui s'est bien malheureusement assez vite mué en une mouvance adulescente bobotifiée...

Dieu me chipote, je le répète : le végétarisme mérite tout mon meilleur respect d'omnivore. Il n'est d'ailleurs pas impossible, si je n'étais pas pourtouré et ceinturé d'arbitraires et indélicats carnivores, que je verse, moi-même, ad vitam et igname, dans la consommation ultra-diversifiée de végétaux, sources plurielles d'innombrables sels minéraux et nutriments divers et variés. Mais ne venons pas à mélanger hygiène de vie et effet de mode éphémère. Le végétarisme n'est pas la panacée, assez donc de zèle imbécile et linéaire. N'allons pas faire porter aux légumes toute la responsabilité de nos pesantes claudications existentielles.

Dans cette optique, je serais prêt à parier de la main gauche coupée, en mettant la droite au feu, que nombre d'herbivores issus des classes moyennes se prélassent dans leur sédentarité démusculante en brandissant les éthérées vertus de leur ars vivendi d'emprunt. Or, s'il est vrai que le piéton tiendrait aujourd'hui plutôt de l'espèce marginale indéfinie, perdue entre l'homme à abattre et le taxon à choyer, il est indéniable que les plaisirs de la marche sont et demeurent le meilleur moyen d'entretenir à peu de frais tout le bastringue éprouvé par l'inactivité, tout comme de disperser aux quatre vents les effluves d'une pseudo-réfléxion engourdissante bête à faire du foin ou à manger de la paille de fer, qui porterait peut-être le seul mérite de tenir chaud l'hiver.

Un préambule kilométriquement et densément rasoir, certes ; j'avoue d'ailleurs vous l'infliger par pur égoïsme méprisable, tandis que je recherche des moyens divers et variés de me distraire pendant la longue cuisson du légume mis en lumière ce soir. Car, oui, s'il fallait trouver une difficulté à la préparation du jour, il pourrait bien s'agir du sang froid dont le mangeur à la fourchette érigée devra faire preuve pendant deux bonnes heures...

À part ça ? Rien du tout, de la cuisine de bac à sable : un bon four fidèle qui peut tenir à 150° sur la durée sans risquer la crampe, trois cuillères à soupe d'un mélange huile d'olive-sirop d'érable (comptez 1/3 - 2/3), quelques rameaux de thym frais, du piment d'Espelette moulu et de la fleur de sel. Une vraie recette d'épicurien pantouflard engourdi d'heures de bureau. Il s'agit simplement de badigeonner la chair de la demi-courge Butternut (égrainée mais non épluchée) du mélange huile-sirop, de déposer les quelques rameaux de thym frais et de terminer avec le piment et le sel.

Vous en obtiendrez in fine quelque chose de tendre, de goûteux, de doux et de savoureux qui se mange à la cuillère. En bref, pas de quoi chatter un fouet (ça ne veut rien dire, je sais ; mais je ne tenais pas à perdre les quelques bienheureux technologiférés de mon désormais clairsemé lectorat), pas de quoi décharner un lobby ni même réguler le niveau à bulle de la prudhommie alimentaire ; mais juste un légume d'hiver patient et docile qui accepte de rendre l'âme sur le tard, de manière bien généreuse et délicate. Vaille que vaille, simplicité extrême et saveurs naturelles associées viendront remettre les pendules à l'heure en marge des crédules à leurres.

Aussi, mangez rouge passion, vert espoir, rose andouillette ou jaune cocu ; peu importe, pour autant que vous évitiez le gris cacochyme. C'est déjà passé de mode.

À vous de goûter !

P.-S. « L'enfer c'est les hôtes » (in L'Exterminationisme pour les Nuls), avait proféré un jour un jeune philosophe fringant et clairvoyant du nom de Jean Seul-Piètre ; c'est donc en vertu de cet axiome millénaire que vous pourrez déguster seul et sans altruisme aucun votre cucurbitacée rien qu'à vous.

mardi, mai 28

[Ce soir...] Foie de veau poêlé, échalotes confites au vinaigre balsamique et asperges vertes sautées





Quelle soirée, mais quelle soirée !

Ça m'apprendra à souffler la bougie en la brûlant par les deux bouts, tiens... Quelle pensée saugrenue a bien pu me traverser l'esprit malade ? Quelle déraison a bien pu me pousser à me resservir un demi-verre supplémentaire de Chénas ? Quel petit démon velu a bien pu me souffler au creux du cérumen de l'oreille droite l'idée de reprendre un deuxième carré de chocolat noir ? Déjà un an ?! Pfou ! On est plus tout jeune ma bonne dame, surtout vous...

Et v'là-t'y pas qu'y lui viendrait l'idée de cuisiner ! Pas sérieux tout ça mon ptit bonhomme, pas sérieux ! Et vot' petite santé, vous y pensez ? Quiqui pensera à votre ulcère qui vous pend au jabot ? Quiqui guette (poil à la... crème fleurette) vot' hépatome épatant qui vous germera un jour dans l'bas-ventre ?! Pas vous c'est sûr...

Vous avouerez que ma conscience, de sa petite voix fluette et délicate, a son petit charme singulier... Qu'à cela ne tienne, nous l'écouterons... Je ne tiens pas à vous abandonner lâchement emporté par une ridicule maladie du mangeur, en tout cas pas tout de suite... On va tâcher de faire plaisir à tout le monde ; à ma conscience sa rigueur rigoriste et à nous le plaisir !

Non, mais vous croyez pas que je vous...

Chhhht, calmos la caboche intègre ! J'y viens, j'y viens ! En ce lendemain faiblard de veille débridée, songeons à l'organe éprouvé, visons le raisonnable, non, le dépuratif, que dis-je, le reconstitutif ! Un morceau de foie de veau, même à Rome, n'a jamais tué un homme en un jour... D'autant plus s'il est accommodé à sa juste valeur, magnifié sans être travesti : un singeage traditionnel (où la farine agrémentée de sel et de poivre blanc vient enrober chaque morceau de viande crue), une cuisson à la poêle à feu vif, histoire d'obtenir une coloration à tomber raide...

Aha ! J'vous l'avais bien...

Oh et puis zut, conscience en berne, régalons nous ! Après avoir ôté les morceaux de foie colorés, un bon trait de vinaigre balsamique véritable viendra gentiment décoller les sucs dans lesquels les fragments d'une échalote émincée pas trop finement trempouilleront leurs extrémités un instant avant d'être rejoints, cinq minutes avant le service, par le foie réservé au chaud.

Madame ma conscience, si elle n'a pas déjà mis les voiles, sera sans doute ravie d'apprendre qu'outre la pomme persillée d'usage, il existe un accompagnement végétal de saison par excellence pour ce type de plat. Fine, parfumée et diététique, l'asperge verte (en triple exemplaire par assiette) n'exigera rien de plus que d'être cuite 7-8 minutes à la vapeur (que vous parfumerez selon vos souhaits ; j'y ai, pour ma part, fait infuser une cuillère à café de fleur de sel au nori), puis poêlée dans un chouïa de matière grasse, avant d'être ponctuée in fine d'une pincée de poivre blanc et de quelques cristaux de fleur de sel.

Bien bien, j'ai le devoir de vous annoncer solennellement que ce lendemain d'anniversaire du présent blog sera à jamais marqué par le trépas de la gracieuse conscience de votre (désormais vil et vicieux) serviteur....

Ça s'arrose, que diable ! (D'un verre de Chénas, par exemple...)

À vous de goûter !


dimanche, mai 26

[Sortie] Le Salon des lumières


Damoiselle, damoiseau,



Au crépuscule de vos semaines ordinaires, desquelles le vendredi soir et sa ribambelle d'heures de dégrisement du devoir accompli font office de moignon salvateur, n'aurai-je de conseil plus judicieux que de vous recommander une charmante table citadine - ni la gratuite, ni la tue-pécule - dressée en plein cœur de Mons, modeste cité doudoutifère (...et te l'taper chaque année ; les victimes locales me comprendront), chef-lieu fameux (pardonnez les postillons volontaires) d'un territoire longtemps occupé par une faune autochtonisée de force par les liens sacrés du charbon.

Ainsi, tandis que vous vous étirez à l'avance les courbatures usuelles en songeant à la détente d'à peu près cinquante heures (top chrono) dont il vous faudra occuper chaque parcelle à coup d'activités finalement trop utiles pour être tranquilles, pourquoi ne point laisser libre cours à vos instincts stomacaux primaires de primate originellement dépourvu de montre, de calendrier et de pointeuse ?

Primaire, mais non primitif. N'allons pas mélanger les cardons et les mouillettes, sacre et cordon bleus ! Car, s'il est parfaitement à même d'estomper une faim et d'étancher une soif, le lieu en question se distingue par bien d'autres singularités qui, mises bout à bout, en musique et costumes d'époque, viennent charpenter une expérience pour le moins baroque, au sens quintessencié du terme. N'ayons pas peur des mots !

Vous voilà donc, jeune couple équitablement salarié, paré de vos plus beaux atours soigneusement sélectionnés aux heures les plus cafardeuses de votre mercredi soir perdu entre un mardi à oublier et un jeudi à craindre. D'entrée de jeu, on ne vous laisse pas en reste ; après un accueil pour le moins chaleureux, l'on vous place avec humour et égards. Autour de vous, tout concourt à vous faire oublier les roulettes crissantes de votre sempiternel siège professionnel et les néons froids et surnuméraires fichés au faux-plafond amovible de votre atelier meublé et chauffé. Chaises et tables aux pieds galbés de style Louis XV, couleurs sombres et veloutées aux murs, lustres allégoriques en exergue, musique classique en fond sonore... Si vous ne vous sentez pas revenus à un temps que les moins de 300 ans ne peuvent pas connaître, il vous faudra bien vous rendre à l'évidence : vous êtes ailleurs qu'à tout autre endroit, vous êtes au Salon des lumières.

Fort heureusement, les assiettes ne vous obligeront pas aux libations orgiaques d'époque qui, si l'on tâchait d'en imaginer avec approximation l'addition finale probable (je suis d'ailleurs toujours à la recherche d'un convertisseur automatique louis d'or > euros), exploseraient très légèrement votre budget que je soupçonne toutefois respectable. En pratique, si les intitulés jouent le jeu de la fantaisie parfaitement en accord avec le thème du restaurant, les plats sont le fruit d'une cuisine contemporaine maîtrisée avec assez bien d'adresse et d'inventivité.

À présent, je vous vois tous deux réjouis, souriants et satisfaits face à ces deux cercles de porcelaine vides qui avaient jadis arborés un millefeuille de crêpes à base de poivron (épluché ! clap, clap, clap), d'aubergine, de basilic frais et de deux beaux filets de rouget barbet parfaitement cuits, avec toutefois un bémol : il semblerait que ces derniers n'aient pas été (suffisamment ?) désarêtés au préalable (hélas, le rouget peut se targuer de picoter en rafale nos chairs molles buccales si l'on ne songe pas à l’apprêter avec minutie).

Qu'à cela ne tienne, le personnel ne sera, par ailleurs, absolument pas contrarié que vous lui en fassiez la remarque ; bien au contraire, une fois votre succulent nougat glacé - lequel semble bien loin des monstrueux blocs de matière industrielle que l'on découpe à la scie circulaire à la sortie du congélateur-bahut de l'arrière-cuisine de troquets dont la salubrité n'a d'égal que l'intégrité des tenanciers - une fois donc votre délicieux dessert évanoui dans les limbes de votre tube digestif, le serveur se proposera même, non sans humour bien dosé, de vous offrir votre éventuelle consommation liquide à venir. Et pour couronner (hohoho, me gausse-je devant tant de précautions lexicales) le tout, vous goûterez à la chaleur leste des buveurs de liqueur de noisette artisanale, laquelle vous sera également offerte (oserais-je un piètre « aux frais de la princesse » ?) en compagnie de l'addition (non offerte quant à elle ; je préfère le préciser).

Tant que nous en sommes à l'addition, parlons-en, car elle fait, quoi qu'on en dise, partie intégrante de l'expérience. Pour quelques heures agréables ponctuées d'un apéritif, de deux verres de vin blanc, d'un plat et d'un dessert, il vous en coûtera la somme approximative de 85 euros pour deux personnes, soit un montant finalement tout à fait raisonnable pour un moment si plaisant.

Aux détracteurs les plus critiques qui fustigeront un décor un peu « carton-pâte » sans même s'être rendus une seule fois sur place, vous pourrez répondre avec panache et assurance en évoquant l'authenticité d'une cuisine qui n'a absolument rien à envier à d'autres restaurants traditionnels de la région, plus chers et soi-disant plus réputés (si vous me suivez... mais oui, vous me suivez)

À vous de goûter !

vendredi, mai 24

[Ce soir] Filet de porc ibérique (lomo) cuit à basse température, fondue de tomates aux olives noires, purée de pommes de terre à l'ail et chou-fleur à l'andalouse



Hola !

Je ne sais plus quel singe savant a bien pu dire que la gastronomie était le seul rapport à la chose matérielle qui n'ait jamais déclenché ni conflit ni guerre... Il n'empêche que ledit coquin philo-gourmet avait mis le doigt sur une réalité qui, sans être transcendante ni révolutionnaire, peut se vanter de valoir son pesant d'arachides premier choix.

En effet, existera-t-il âme pour me contredire lorsque j'avancerai - pimpant et pétulant de rodomontades, telle la brise matinale incongrue qui, mine de rien, alimente activement les cruciales discussions météoabrutologiques de Monsieur Vanderquidam et de sa boulangère, miches en exergue, l'éplorée veuve Briochenberne - lorsque j'avancerai donc qu'il arrivait au Général de Gaulle de s'empiffrer négligemment de paella aux crevettes roses, tandis que son Caudillo de voisin belliqueux méridional et l'un de ses illustres copains patibulaires (à moustache brève et à bras droit long) s'employassent à lui donner bien du fil barbelé à retordre...

De même, qui ignorerait encore que les virginales et candides chevilles ouvrières des havres Moody's et Standard & Poors se tapent bien volontiers, à l'heure des gargouillis signifiant faim et travail (trop) bien fait, le bon vieux Chorizo artisanal entre deux tranches de pain de mie blanc de blanc et entre deux dégradations de note quotidiennes, dont peut-être celle du royaume ibérique ?

Mes exemples vous sembleront peut-être licencieux, éhontés, ridicules... Certes, mais sachez que je ne serai pas le premier à verser de l'huile piquante sur bobonne dans les orties ; d'autres y ont même déjà mis le feu !

Mais revenons, si vous le voulez bien, à nos réjouissances de cette fin de semaine. S'il est un produit élaboré avec beaucoup d'égards et dans les règles du lard, il s'agit bien du porc ibérique. Car, du haut de ses 25 euros le kilo (pour le filet [très] mignon extrait de ladite bête), ce cochon nourri quasi exclusivement de glands, peut s'enorgueillir d'avoir bien plus d'un tour sous sa couenne...

Pour éviter le plus possible de stresser cette belle viande inédite, nous opterons pour une cuisson à basse température avec juste ce qu'il faut d'aromates et d'épices ; ainsi, après avoir marqué les filets sur toutes les faces, ceux-ci seront placés dans une cocotte en fonte avec les sucs de cuisson déglacé à l'eau claire dans lesquels auront rapidement infusé quelques rameaux de thym frais, ainsi que quelques grains poivre noir concassé et une cuillère à café rase de cristaux de fleur de sel, ni plus ni moins. La cocotte somnolera alors une bonne heure trente (pour deux filets d'environ 400 grammes chacun) dans un four préchauffé à 130°. Il en ressortira un petit plaisir de tendreté et de saveur que vous pourrez déguster sans nulle lame aiguisée.

Nombreux sont les accompagnements susceptibles d'encadrer valablement le noble porcin ; je citerais, par exemple, une purée de pommes de terre à l'ail (faire cuire à l'eau des pommes de terre farineuses et une petite poignée de demi-gousses d'ail dégermées, puis écraser l'ensemble en y ajoutant de l'huile d'olive, du sel et du poivre blanc, afin d'obtenir une belle purée homogène et parfumée), une fondue de tomates aux olives noires (sur quelques olives noires hachées sautées dans un trait d'huile d'olive, verser un bol de tomates concassées, saler et épicer à l'envi) ou encore quelques bouquets de chou-fleur sautés à l'andalouse (après une cuisson de 10 minutes dans de l'eau bouillante, faire sauter les bouquets dans un peu de matière grasse, ajouter une cuillère à soupe de jus de citron, une cuillère à café de cumin moulu, du sel et du poivre blanc, ainsi qu'un peu de persil haché en fin de cuisson).

Vous mitonnerez donc, vous dégusterez donc et vous boirez donc un bon verre de Rioja Crianza, pour l'occasion. Ce modeste rituel devrait vous permettre de souffler, de vous reconcentrer sur le Moi qui est le vôtre et de voleter bien au-delà de cette farandole de télébrités agitant sauteuses et chalumeaux sur fond de tempo culinaro-wagnerien dans l'intention subliminale de vous faire prendre des saucisses aux lentilles pour des lanternes au Sauternes (ou quand l'assonance excuse le non-sens).

Olé !

À vous de goûter !